Combien d’entre nous connaissent vraiment les Pupi siciliens ? Pas simplement comme une attraction régionale, mais comme une forme théâtrale complexe, reflet d’une identité culturelle profonde ?
Née au XIXe siècle en Sicile, l’Opera dei Pupi puise ses racines dans un entrelacement de traditions anciennes : des Chansons de geste médiévales aux poèmes de la Renaissance, en passant par le théâtre de marionnettes du XVIIIe siècle. À partir de ces sources hétérogènes, cette forme scénique est née, avec une capacité à transformer des récits épiques en rites collectifs, partagés et captivants.
Chaque soir, on racontait les exploits d’Orlando, Renaud, Angélique et d’autres héros de la littérature chevaleresque, offrant au public populaire une vision mythique du monde, où justice et injustice, force et faiblesse, loyauté et trahison s’affrontaient symboliquement sur scène (comme le raconte aussi Antonio Pasqualino dans L’opera dei pupi, Sellerio, 2017).
C’est un cycle narratif captivant, qui retient le public en haleine pendant des centaines de soirées consécutives.
Autrefois partie intégrante de la vie communautaire, cette coutume a été marginalisée avec l’arrivée de la télévision et le changement des habitudes culturelles.
Aujourd’hui, le risque est de voir cette tradition cantonnée à un contexte exclusivement touristique, bien loin de sa signification d’origine : celle d’une narration collective, capable d’émouvoir, d’impliquer, et d’éduquer.
Assister à “l’Opera dei Pupi” signifiait autrefois aussi se retrouver : c’était une expérience partagée, un moment où la communauté se reconnaissait dans les mêmes histoires et les mêmes valeurs. La mémoire collective se nourrissait ainsi, dans la ritualité du vivre ensemble, dans la participation à un récit commun.
Perdre cette dimension serait renoncer non seulement à un langage culturel, mais aussi à une forme de cohésion sociale qui a su rassembler des générations autour de symboles et de significations partagés.
En parler aujourd’hui, même ici sur Mad’in Europe, n’est pas un exercice nostalgique, mais un regard tourné vers l’avenir, car les formes traditionnelles de l’artisanat ne peuvent avoir un avenir que si elles sont reliées aux langages et aux défis du présent.
Qui était Roland ?
l’Orlando Innamorato de Matteo Maria Boiardo, raconte les aventures des paladins de Charlemagne qui luttent contre les Sarrasins, entre batailles, magie et passions.
L’Orlando Furioso, la suite narrative du premier, est le célèbre poème épique de Ludovico Ariosto, publié pour la première fois en 1516 et révisé jusqu’à son édition définitive de 1532. Au cœur de l’histoire se trouve Roland, le plus valeureux chevalier chrétien, qui perd la raison à cause de son amour fou pour Angélique, une princesse venue d’Orient. Le poème entrelace des dizaines d’histoires: duels épiques, voyages fantastiques, épisodes d’amour, de guerre, de vengeance et de rédemption.
Les conflits entre chrétiens et musulmans, entre raison et folie, entre devoir et désir, résonnent encore aujourd’hui dans nos sociétés.
L’épopée de l’Orlando Furioso revit dans l’Opera dei Pupi, car au-delà du conte, elle pose les grandes questions de l’humanité.
Le défi de deux générations
L’Opera dei Pupi est bien plus qu’un spectacle. Chaque “pupo” est le fruit d’un long et complexe processus artisanal, mêlant sculpture, couture, peinture, ciselure et ingénierie manuelle. Autrefois, ce travail était collectif : il y avait celui qui sculptait, celui qui cousait, celui qui fabriquait les armures, celui qui prêtait sa voix aux personnages, et celui qui les animait sur scène. Aujourd’hui, dans de nombreux cas, le puparo gère seul chaque étape. Une condition qui rend encore plus évident la valeur et la complexité de ce métier.
Parmi ceux qui préservent et relèvent aujourd’hui le défi de l’Opera dei Pupi, on trouve Daniel Mauceri, héritier d’une famille artisanale depuis plus de quarante ans. Élevé dans l’atelier familial, Daniel a, dès son plus jeune âge, respiré la culture et la technique de l’art du pupo, apprenant la créativité et la passion de son grand-père Alfredo Vaccaro, et la maîtrise artisanale de son père Umberto Mauceri.
Son parcours personnel est donc profondément enraciné dans une tradition familiale, mais il se distingue par sa capacité à allier cet héritage à une approche contemporaine.



« Faire vivre cet art aujourd’hui est un défi », raconte-t-il. « Le public a changé : plus global, plus numérique, moins habitué au théâtre fait à la main. C’est pourquoi nous cherchons un nouveau langage, qui parle aux gens d’aujourd’hui. »
Dans ses spectacles, chaque élément – voix, costumes, écriture, scénographie – est conçu pour dialoguer avec le public contemporain, sans rompre avec les racines.
Daniel ne se limite pas à la production et à la mise en scène. Il s’engage aussi dans la formation des nouvelles générations, grâce à des ateliers ouverts à tous ceux qui souhaitent découvrir cet art, en cherchant à sensibiliser à l’importance de l’artisanat manuel dans une époque dominée par le numérique.
Son parcours incarne ainsi un exemple concret de la façon dont tradition et innovation peuvent coexister et s’enrichir mutuellement, il offre un avenir possible à un patrimoine culturel unique, à travers une médiation entre passé et présent.
Antonio Tancredi Cadili, lycéen palermitain de 15 ans, est un exemple de la manière dont le patrimoine immatériel peut aussi être transmis par des citoyens actifs et passionnés, en dehors des institutions. Sa passion est née par hasard, lorsqu’il a vu son premier spectacle à l’âge de trois ans et demi. « Je me souviens de tout, j’ai été foudroyé. Je suis monté sur scène et j’ai demandé à prendre une photo avec Roland. C’est comme ça que tout a commencé. »
Aujourd’hui, il possède plus de soixante « pupi », a construit un théâtre chez lui et met en scène des spectacles pour ses amis et camarades. Sa vision est forte et lucide sur le rôle que la tradition peut jouer dans le monde d’aujourd’hui :
« Je suis quelqu’un qui aime tellement les traditions que je les transmettrais à l’infini, mais elles doivent évoluer. La base doit rester, les racines ne doivent pas changer, mais l’arbre doit grandir. »
Pour Antonio, le lien entre passé et présent n’est pas seulement stylistique ou scénique : à travers ses pupi, il crée des connexions avec l’histoire récente, la mémoire collective et les valeurs civiques. « J’ai deux paladins spéciaux : l’un représente le juge Giovanni Falcone, l’autre le juge Paolo Borsellino. Ce sont deux héros qui ont combattu jusqu’au sacrifice ultime, contre la mafia, contre le crime organisé. La mafia ne les a pas tués, car aujourd’hui encore, ils vivent dans nos souvenirs et dans nos cœurs. »
Ainsi, l’Opera dei Pupi n’est pas seulement la conservation d’un art ancien, mais devient aussi un outil pour raconter les valeurs, les luttes et les symboles d’un passé proche, transformant la tradition en un moyen actuel de parler de justice, de mémoire et d’engagement.
La créativité comme continuité : nouvelles voies pour une tradition ancienne
L’Opera dei Pupi est un langage qui peut encore parler à notre époque, c’est une ressource vivante, avec un potentiel éducatif, culturel, artisanal et même technologique.
Antonio imagine un jeu vidéo inspiré des « pupi ». Non pour banaliser, mais pour éduquer en divertissant.
« C’est la meilleure façon d’apprendre », dit-il. « On ne joue pas pour apprendre, on joue pour s’amuser. Mais en même temps, on apprend. »
C’est une idée simple mais puissante : transformer un patrimoine culturel en un outil éducatif, accessible et contemporain.
Daniel concrétise cette vision. Dans ses spectacles, il utilise les voix d’acteurs professionnels de renom national, car le public « reconnaît la voix de l’acteur et devient curieux de découvrir cette nouvelle forme d’art ».




Mais l’innovation passe aussi par l’atelier. Pour impliquer le public moderne, Daniel a conçu une ligne de bijoux artisanaux inspirés des armures des pupi.
« Nous avons fait des accessoires avec les décorations que l’on voit sur les armures », explique-t-il.
Son activité perpétue un style artisanal unique, né dans sa famille en 1978. C’est ainsi qu’est né le style syracusain, avec l’introduction du papier-mâché à la place du bois pour les visages des pupi – une solution née d’une nécessité pratique, devenue avec le temps un style reconnaissable, apprécié pour la finesse et l’expressivité des traits.


Des traditions qui évoluent : un défi culturel européen
L’histoire de l’Opera dei Pupi n’est pas une exception. Partout en Europe, les métiers d’art et les savoir-faire traditionnels vivent la même tension entre continuité et changement. Qu’il s’agisse de tissage, de céramique ou de pâte à papier, la question est toujours la même : comment rendre visible et vital un savoir ancien dans un monde qui va à toute vitesse ?
La réponse n’est pas de renoncer au passé, mais de le réinventer avec de nouveaux outils. C’est l’un des objectifs que Mad’in Europe vise à promouvoir, en donnant la parole à des histoires trop souvent ignorées.
Aujourd’hui, l’Europe investit dans la transition numérique, le patrimoine immatériel et l’innovation dans les métiers d’art. L’Opera dei Pupi répond pleinement à ces priorités.
C’est pourquoi des politiques culturelles attentives, une éducation au patrimoine et une vision capable de relier les générations sont nécessaires. Ce n’est qu’ainsi que des traditions comme celle-ci pourront continuer à évoluer et à jouer un rôle actif dans notre présent.
Découvrez-en plus
Regardez l’interview de Daniel Mauceri et découvrez la passion d’Antonio Tancredi Cadili pour l’Opéra des Pupi : un voyage entre tradition et innovation, artisanat et récits qui relient les générations.
Texte de Caterina Ligori