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Guédelon -L’artisanat médiéval dans le monde d’aujourd’hui

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Articles

Date de parution

16 septembre 2025

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Au cœur de la Bourgogne rurale, au fond d’une clairière forestière, une expérience extraordinaire se déploie pierre après pierre. À Guédelon, une équipe de bâtisseurs, d’archéologues et d’artisans qualifiés construit un château de style médiéval en utilisant uniquement les outils, matériaux et techniques disponibles au XIIIᵉ siècle. Ce qui avait commencé à la fin des années 1990 comme un projet historique audacieux et novateur est depuis devenu un laboratoire vivant, à la fois expérience archéologique et préservation culturelle.

Guédelon nous rappelle que l’histoire n’est pas seulement quelque chose à étudier, mais aussi quelque chose à pratiquer. En construisant avec patience, savoir-faire et des matériaux tirés de la terre, il se dresse comme un témoignage de la force de l’artisanat, de la collaboration et de la durabilité.

Cet article donne la parole à ceux qui rendent Guédelon possible : Florian Renucci (maître d’œuvre), Vincent Gaignard (charpentier) et Sébastien Bouillette (tailleur de pierre). Dans leurs propres mots, ils révèlent comment un exploit aussi remarquable a pu fonctionner avec succès pendant près de trois décennies et pourquoi un tel projet est si important.

Vincent Gaignard
Sébastien Bouillette

Mad’in Europe: Pourriez-vous brièvement expliquer ce qui vous a motivé à poursuivre ce projet?

Florian : Avec un passé universitaire en histoire de l’art et archéologie, et des années d’expérience comme tailleur de pierre dans une entreprise de monuments historiques, Guédelon me paraissait être le lieu d’expérimentation réunissant l’authenticité des matériaux et des savoir-faire.

Vincent : Je suis venu comme tout le monde, en visiteur, et j’ai trouvé que c’était un cadre de travail plutôt chouette. En réalité, je suis charpentier de marine, donc la charpente du bâti telle qu’on la pratique ici n’est pas vraiment mon domaine d’expérience. Mais, en charpente navale, j’ai souvent eu l’occasion d’utiliser des outils à main, car nous travaillons beaucoup in situ et pas forcément avec la possibilité d’utiliser des machines modernes et performantes.

Mad’in Europe: Un défi considérable, comment un projet d’une telle ampleur a-t-il été financé au fil des années? Pourriez-vous expliquer le modèle économique?

Florian : Guédelon est un chantier ouvert au public. Il est financé par nos visiteurs qui, depuis la première année jusqu’à aujourd’hui, nous permettent d’être en autosuffisance financière, même s’il y eut des aides de démarrage. Nous attendions 30 000 visiteurs pour atteindre l’équilibre financier et nous en avons eu 55 000. Dès la première année, en 2000, le projet a donc été autosuffisant.

Mad’in Europe: À Guédelon, vous mobilisez des techniques et des métiers traditionnels parfois rares ou menacés. De quelle manière avez-vous procédé pour faire revivre ces savoir-faire?

Florian : Souvent, ces techniques et professions ont aujourd’hui complètement disparu dans le cadre d’une activité manuelle et économique. Il a fallu les retrouver à partir de recherches ethnologiques. Mais nous avons aussi, dans le cadre du chantier de Guédelon, à recréer des filières de transformation de métiers en expérimentant. Sur la base d’une approche empirique, archéologique et expérimentale, nous avons essayé différentes méthodes.

De nombreux savoir-faire ont été retrouvés par essais et erreurs : notre four à tuiles a été reconstruit cinq fois avant d’atteindre un taux de réussite de 80 %. Des métiers disparus ont été réappris auprès d’anciens maîtres ou grâce à la recherche ethnologique. Guédelon est ainsi devenu un conservatoire vivant des métiers traditionnels, transmettant ces savoir-faire aux salariés, aux étudiants, aux apprentis et aux bâtisseurs de passage.

Le nectar de Guédelon réside dans l’interaction entre les différents corps de métiers, tous utilisant les matériaux issus du site lui-même.

Sébastien : Ici, avec mes collègues de la loge de taille de pierre, on essaie de reproduire ce qui se faisait au XIIIᵉ siècle pour tailler des pierres et construire. Nous avons rouvert une ancienne carrière fermée en 1950 et travaillons au maximum à extraire les pierres à la main. Ici, il s’agit de grès ferrugineux, une pierre particulière et très locale, dont la veine ne couvre que quelques kilomètres carrés. Elle demande une taille différente à cause de ses spécificités. Dans les savoirs du métier, la matière compte : il existe de nombreux types de pierres, que l’on ne travaille pas de la même manière, ni avec les outils de la même façon. Ces adaptations permettent de conserver un savoir large. Mais la diminution du nombre de carrières entraîne une perte de ces savoirs, au profit de techniques plus normalisées.

Mad’in Europe: Vous avez évoqué l’importance de Guédelon dans la redécouverte des savoir-faire et pratiques médiévaux disparus. En voyez-vous également la pertinence dans le monde actuel, notamment sur les plans social ou environnemental?

Florian : Le côté magique de Guédelon, c’est de produire des données qui n’ont jamais été livrées ni par les textes historiques ni par les études archéologiques. En ce sens, Guédelon participe aussi à la recherche, et nous offre des données inédites qu’il nous faut mettre en forme. Cette maîtrise de la main est aujourd’hui quelque chose de précieux, et nous espérons continuer cela encore longtemps.

Vincent : Je pense que c’est tout à fait pertinent. Si on parle un peu d’écologie, je sais que c’est parfois un mot chargé, le fait d’équarrir du bois à la hache permet de valoriser des bois locaux, utilisés presque directement sur place, et que l’on n’aurait pas exploités autrement. C’est une approche pertinente si l’on imagine la construction bois de demain, plus sobre et plus économique. On peut parfaitement envisager des constructions performantes en utilisant moins de bois, mais prélevés localement. Il faut vraiment s’y intéresser et développer les savoirs liés à ces techniques.

Sébastien : Le XIIIᵉ siècle nous apprend beaucoup. Ils avaient quasiment tous leurs matériaux de construction dans un rayon de 15 à 20 kilomètres. Cela signifiait des coûts réduits, une efficacité accrue et, en fait, un travail plus local qui impliquait aussi les gens, ce qui est une bonne chose.

Si l’on taille de manière plus raisonnée, en fonction de l’usage de la pierre et de sa destination, il n’est plus nécessaire d’aller aussi vite. D’une certaine manière, cela permettrait d’équilibrer les choses et de rendre le travail plus vivable pour tout le monde, à l’avenir.

Le nectar de Guédelon réside dans l’interaction entre les différents corps de métiers, tous utilisant les matériaux issus du site lui-même. 

 Florian Renucci

Guédelon incarne à la fois un lieu et un savoir-faire. La pierre, le chêne et l’argile locaux ne seraient rien sans les artisans qui les taillent, les sculptent et les façonnent pour leur donner une forme durable. Faire revivre ces méthodes est bien plus qu’un acte de préservation : c’est la preuve que l’artisanat et l’ancrage local vont de pair. À travers leur travail, ces professionnels des métiers d’art restaurent non seulement le savoir de la construction, mais aussi la valeur de la patience, de la précision et des liens entre les hommes et leur terre.

Regardons quelques-uns des métiers présents sur le site

  • Les pierres à teneur en fer sont réduites dans des bas-fourneaux par les forgerons, qui forgent aussi clous, outils et ferrures. Ils fabriquent, trempent et entretiennent tous les outils des maçons, charpentiers et tailleurs de pierre, un savoir-faire rare aujourd’hui.
  • La forêt de Guédelon est, bien évidemment, le lieu de prédilection des charpentiers. La chênaie présente sur le site permet aux charpentiers, en circuit court, de passer directement de l’arbre à la pièce de charpente. Les bois sont équarris à la main, en respectant le fil naturel. Le bois est aussi mis à sécher pour les menuisiers, qui fabriquent coffres, portes, fenêtres et établis.
  • La carrière fournit le grès ferrugineux, donnant à la fois le sable pour les maçons et la pierre pour les tailleurs de pierre. Le carrier travaille d’une manière qui a complètement disparu aujourd’hui : il effectue à la fois le tri et le ramassage des pierres. Rien n’est perdu ; chaque pierre trouve sa place.
  • Les calcaires présents à proximité servent à la réalisation d’ouvrages d’art (encadrements de portes et de fenêtres), mais aussi à produire la chaux pour le mortier, ce qui fait revivre l’ancien métier de chaufournier.
  • Les pigments sont collectés sur place également, fournissant des ocres pour seize couleurs naturelles, fixées avec des liants comme le lait, l’œuf ou la sève de cerisier, afin de retrouver la polychromie médiévale.
  • N’oublions pas la nature présente autour des enceintes urbaines du château : les jardins fournissent des plantes vivrières et tinctoriales, cultivées avec des techniques proches de la permaculture, renouant avec l’autosuffisance médiévale.
  • Autre gisement présent sur le site: l’argile. C’est une chance extraordinaire de réunir ces trois gisements en un seul lieu. L’argile, prélevée dans des fosses situées à 15 mètres de l’atelier, est moulée puis tournée sur des tours traditionnels pour fabriquer vaisselle, tuiles et carreaux de pavement. L’ensemble est ensuite cuit au bois dans des fours à potiers et à tuiles reconstitués d’après des modèles du XIIIᵉ siècle.

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