Les activités artisanales manuelles, en particulier celles qui impliquent la laine, offrent bien plus qu’une simple expression créative : elles peuvent améliorer significativement le bien-être. Une étude récente menée par des chercheurs de l’Université Anglia Ruskin a révélé que la pratique d’activités telles que le tricot, le crochet ou d’autres formes d’artisanat prédit positivement la satisfaction de vie, le bonheur et le sentiment d’avoir un but. Ces bienfaits ont été observés à travers divers groupes, indépendamment de l’âge, du genre ou de l’état de santé, soulignant la valeur universelle de l’artisanat. Grâce à son accessibilité et à sa capacité à favoriser la concentration et la régulation émotionnelle, l’artisanat basé sur la laine offre une opportunité unique d’améliorer le bien-être tout en renouant avec la tradition et la créativité.
Pour l’artiste textile Julia Desch, ce lien est profondément personnel. Ancrée dans une histoire familiale marquée par la résilience d’après-guerre, sa relation de toute une vie avec la laine mêle créativité, savoir-faire et attention. À travers son travail, elle explore comment la laine peut favoriser l’équilibre émotionnel, la connexion sensorielle et le réconfort – une réponse douce et ancrée face à un monde actuel rapide et centré sur les écrans.
Julia Desch : Bien-être et guerre
Julia Desch n’est pas seulement une artiste textile et une créatrice. Elle s’inscrit dans une longue tradition de créativité, d’artisanat et de soin. Aujourd’hui âgée de 80 ans, elle vient d’une famille d’artistes et a été façonnée par une passion de toujours pour les textiles naturels et la laine. Ce lien avec le monde naturel traverse toute son œuvre, des tentures murales en laine teinte à la main (non tissée), aux roues sensorielles et vêtements réalisés à partir de sa propre laine de Wensleydale. Pour Julia, créer n’est pas seulement une forme d’art : c’est une source de réconfort, de connexion et de bien-être.
Née dans la Grande-Bretagne d’après-guerre, Julia garde des souvenirs créatifs forgés autant par l’art de sa mère — artiste textile — que par les récits de son père, marin dans la Royal Navy. Vers l’âge de dix ou douze ans, elle rencontra des vétérans de la Seconde Guerre mondiale — des hommes âgés, portant en silence les marques du conflit. Elle se souvient qu’ils lui confiaient que le réconfort ne venait pas des mots, mais du façonnage, du bricolage, du travail manuel. Elle évoque ces souvenirs profondément ancrés, racontant qu’ils se retrouvaient les mercredis et samedis, même au cœur du traumatisme, pour coudre ou tricoter. « Quelque chose de sain dans un monde devenu fou », se rappelle-t-elle de leurs paroles. Ces hommes avaient appris à raccommoder leurs uniformes sur le terrain, trouvant dans cet artisanat une bouée de sauvetage. Une empreinte durable, selon elle.
L’artisanat a continué d’imprégner l’enfance de Julia. À l’école, le programme comprenait toujours des travaux manuels : couture, tricot, vannerie… S’habituer au rythme du travail manuel est devenu naturel. Le geste de créer s’imposait sans question. « C’était un droit. Et il y avait toujours un résultat tangible. Quelque chose qu’on pouvait tenir en main. C’est ainsi que tout a commencé pour moi. »
Cette curiosité, lorsqu’elle est nourrie, devient une forme d’expérimentation. « Une fois qu’on a maîtrisé une technique simple, on commence à se poser des questions : Est-ce que je peux le faire autrement ? Puis-je le rendre unique ? » Cet élan créatif s’est transformé en un puissant levier de santé mentale. Le chemin d’un point basique vers un motif expressif n’est pas seulement technique : il est aussi sensoriel, voire spirituel. « L’artisanat sollicite la vue — aimez-vous les couleurs ? — et le toucher — aimez-vous la sensation ? Ces expériences sensorielles nourrissent le cerveau. »
Bien-être et laine de Wensleydale
Aujourd’hui, Julia s’illustre comme artisane et productrice de laine britannique, reconnue pour son travail avec la laine de Wensleydale, une fibre longue et lustrée, souvent négligée, mais dotée d’une richesse sensorielle remarquable. Connue pour cultiver et teindre elle-même cette laine singulière, Julia s’éloigne des tons ternes et plats de sa jeunesse pour adopter un procédé de teinture naturelle qui produit des couleurs vibrantes et profondes.
Avec conviction, elle déclare : « Les couleurs sont profondes. Elles résonnent. »
Au fil du temps, sa pratique est devenue une fusion entre la fibre animale et la culture matérielle. Son exploration continue de la laine de Wensleydale célèbre ses propriétés uniques et ses nombreuses applications, de la toison brute à la sculpture fine sur fibre, démontrant à la fois la beauté et la polyvalence de cette laine extraordinaire.
Julia Desch défend avec passion son artisanat, depuis la source jusqu’au produit fini. Elle invite des groupes d’étudiants et des écoles à découvrir l’écosystème complet de la laine. « Ce n’est pas seulement une histoire de fibre. C’est aussi une question d’animaux, de terre, de sens du toucher. » Elle amène les enfants et les écoles à rencontrer des moutons vivants, alliant la douceur de la toison à la chaleur des êtres vivants. « Nos mains renferment de nombreuses sensations qui activent différentes zones du cerveau, » explique-t-elle. « Qu’il s’agisse de caresser un animal ou de frotter un coin de tissu sensoriel ou de couverture, le toucher nourrit le cerveau, surtout chez les jeunes enfants. »
Dans un monde de plus en plus dominé par les écrans, Julia parle avec passion de ce que nous sommes en train de perdre : « Le toucher disparaît. Les enfants grandissent sans lui. Cela nous fait du mal. » Pour elle, la laine fait partie de la solution. Les gens lui disent souvent qu’ils ressentent une envie instinctive de décrocher ses tentures murales pour s’y envelopper — poussés par un besoin profond, presque primitif, de réconfort et de connexion. « Nous en avons tous besoin, » affirme-t-elle.
La qualité des matériaux joue un rôle essentiel. Appréciez-vous ce que vous touchez ? Cela vous apaise-t-il ? Une mauvaise expérience — comme une veste en laine rêche — peut détourner quelqu’un de la laine à vie. Mais lorsqu’elle est manipulée avec soin, la laine de Wensleydale est tout autre chose : douce et profondément réconfortante.
Enfants explorant des fibres de laine lors d’un atelier ©Julia Desch
Laine de Wensleydale : brève histoire
La Wensleydale est une vallée du North Yorkshire, en Angleterre, nommée d’après le village de Wensley et nichée dans le parc national des Yorkshire Dales. Cette région est célèbre non seulement pour sa beauté naturelle, mais aussi pour être le berceau du mouton Wensleydale, une race connue pour sa toison longue et brillante.
Les origines de la race Wensleydale Longwool remontent à 1839, avec un bélier nommé Bluecap, élevé par William Outhwaite d’East Appleton. Bluecap était issu du croisement entre un bélier Dishley Leicester et une brebis Teeswater — donnant naissance à un mouton de grande taille, à la peau bleutée caractéristique et à la laine exceptionnellement fine. Bien que Bluecap soit souvent considéré comme le fondateur de la race, son développement s’est étendu sur plusieurs décennies de sélection, en particulier durant la Révolution industrielle, période pendant laquelle la demande pour des carcasses plus grandes et une laine plus fine augmentait.
Aujourd’hui, la laine de Wensleydale est prisée pour sa texture soyeuse et sa capacité à produire des couleurs profondes lors de la teinture, ce qui en fait une fibre précieuse dans la production artisanale.
Race Wensleydale à laine longue
Développer des projets pour le bien-être
S’appuyant sur les qualités tactiles et visuelles uniques de la laine de Wensleydale, Julia Desch a développé les Roues sensorielles, un projet ancré dans le pouvoir thérapeutique du toucher. Inspirées de la tradition des roues de prière tibétaines, ces interprétations contemporaines sont conçues à la fois comme des objets d’art et des outils de stimulation sensorielle et d’ancrage émotionnel.
Le projet accorde une attention particulière au bien-être, notamment chez les enfants et les personnes ayant des besoins spécifiques. Les panneaux en laine de Wensleydale feutrés, teints naturellement dans des couleurs douces et résonantes, offrent une expérience sensorielle riche. Les fibres encouragent une interaction attentive, stimulant le système nerveux parasympathique et favorisant la régulation émotionnelle par le biais du toucher.
L’approche de Julia s’appuie sur les avancées de la recherche scientifique, notamment les travaux du Professeur Francis McGlone sur le toucher affectif et du Professeur Robin Dunbar sur le lien social. Son objectif est de rétablir la place des expériences tactiles saines et significatives, surtout dans les environnements scolaires où la privation sensorielle peut freiner le développement et nuire au bien-être.
Au cœur du projet Sensory Wheels, il y a une volonté de nous reconnecter à l’une des formes les plus instinctives de réconfort humain : le pouvoir apaisant du toucher, rendu possible par la matière, l’artisanat et le soin.
« Peu importe à quel point la technique est humble. C’est justement cette humilité qui permet sa transmission —de la grand-mère à la mère, puis à l’enfant — depuis des millénaires. »
Julia Desch
En tant qu’individu, Julia Desch croit en une pratique fondée sur la communauté. Elle met en lumière d’autres projets qui explorent le lien entre textile et bien-être.
Le travail de Julia reflète une tapisserie culturelle et universelle, mais toujours enracinée dans la simplicité.
À une époque où la santé mentale est de plus en plus scrutée, son œuvre nous rappelle que la guérison est littéralement entre nos mains. Son engagement de toute une vie est un appel à toucher, ressentir et créer. À s’engager avec la laine non seulement comme matériau, mais comme source essentielle de bien-être.