Quand nous pensons à la laine, nous imaginons peut-être notre pull préféré d’hiver, notre grand-mère tricotant sur une chaise à bascule, ou peut-être un mouton duveteux broutant dans les champs. Pourtant, nous prenons rarement le temps de réfléchir au long et complexe parcours qui transforme la toison brute en laine telle que nous la connaissons et l’utilisons. Comment se déroule cette transformation, et qui sont les personnes impliquées dans ce processus ?
Aujourd’hui, l’Europe continue d’importer des dizaines de millions de kilos de laine brute chaque année de pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. De même, une part importante de la laine européenne reste sous-collectée ou sous-valorisée, finissant souvent stockée, mise en décharge ou même détruite. Bien que les données européennes sur les déchets de laine soient encore limitées, les rapports nationaux et les agences environnementales soulignent l’urgence de relocaliser et de revitaliser l’industrie lainière européenne. Pourtant, en tant qu’Européens, nous avons une riche histoire liée à la laine. Depuis des millénaires, nous récoltons et utilisons la laine produite sur nos terres, et encore aujourd’hui, de nombreuses personnes perpétuent cette tradition et valorisent l’héritage et la réputation de la laine européenne.
Étant donné l’importance du sujet, nous avons consacré un article complet à la laine et à la durabilité, que vous pouvez lire ici.
L’une des initiatives inspirantes répondant à ce défi est Lainamac, fondée en 2009 en France. Lainamac intervient tout au long de la chaîne de valeur de la laine, depuis l’approvisionnement en toison brute jusqu’à la production de textiles finis, et travaille à renforcer et reconnecter tous les maillons entre éleveurs, transformateurs, artisans et designers. L’organisation promeut l’utilisation de fibres locales, soutient la renaissance du filage et du tissage traditionnels, et encourage l’innovation en matière de matériaux et de design durables. Grâce à la formation, à la recherche et aux projets collaboratifs, Lainamac accompagne chaque étape de la transformation de la laine : lavage, cardage, filage, teinture, tissage et finitions. Ce faisant, elle contribue à construire une économie lainière circulaire et résiliente, fondée sur le patrimoine culturel autant que sur des valeurs écologiques contemporaines.
Mad’in Europe vous invite à un voyage européen de la laine, depuis les Hébrides extérieures jusqu’à la Géorgie, une histoire vaste, complexe et profondément humaine racontée étape par étape.
L’élevage des moutons
Bien que la laine puisse provenir d’une variété d’animaux, comme les chèvres Cachemire et Angora (cachemire et mohair), les lapins Angora (angora), les moutons Mérinos et Wensleydale, ou encore les alpagas qui appartiennent à la famille des camélidés, il est vrai que la plupart de la laine provient des moutons. Pour les artisans qui travaillent la laine, la connaissance doit commencer avec l’animal.
Pour ceux qui travaillent la laine, leur métier commence avec les moutons. Aucun projet, qu’il s’agisse d’une écharpe, d’une tapisserie ou d’une couverture, ne peut débuter avant que la bonne laine ne soit sélectionnée. L’artiste textile Julia Desch explique que ceux qui travaillent la laine doivent posséder une compréhension profonde de son origine.
Kelly Macdonald de la Harris Tweed Authority partage ce point de vue. Bien que les Hébrides extérieures abritent d’importants territoires de crofting, les moutons natifs des îles ne sont pas adaptés au type de tweed produit là-bas. Les moutons hébridiens ont une laine plus grossière, mieux adaptée aux tapis, explique-t-elle. Quel que soit l’usage final de la laine, tout commence par une connaissance approfondie et un respect de la matière première.
La tonte
Ce respect envers les animaux perdure tout au long du processus. En se souciant de leur bien-être, la tonte a généralement lieu une fois par an. Elle aide les moutons à rester au frais lorsque l’été approche, et c’est à ce moment que la laine destinée au fil et au textile est collectée. Cependant, une fois la toison retirée, le travail ne fait que commencer : on est encore loin du tricot.
Le lavage (scouring)
L’étape suivante est le lavage, une compétence souvent méconnue en dehors du milieu lainier mais pourtant essentielle. Le lavage consiste à nettoyer la laine et à éliminer toutes les impuretés de la fibre brute. C’est un travail qui demande soin, précision et patience.
Cardage et filage
Pour transformer la toison brute en un matériau ressemblant au fil que nous connaissons, la laine doit d’abord être cardée : les fibres sont alors peignées au moyen de fines dents métalliques afin de les aligner. Une fois cardée, la laine est filée. Cette étape exige à la fois une précision mécanique et une intuition de la matière, développée au fil d’innombrables heures d’apprentissage et de pratique.
Le filage, souvent invisible au public, est l’une des étapes les plus techniques du processus. Il nécessite une compréhension du comportement de la fibre, de l’humidité et même de la température ambiante. Dans les petits ateliers, il peut être réalisé à la main ou avec des rouets traditionnels, tandis que les filatures utilisent des machines économes en énergie garantissant une régularité sans perte de qualité. Quelle que soit l’échelle, le filage reste un art fondé sur le toucher et le rythme
La teinture
Avant ou après le filage, la laine peut être teintée. Les teintures naturelles issues de plantes, racines ou minéraux connaissent un regain d’intérêt en raison de leur impact environnemental réduit. Les maîtres teinturiers s’appuient sur leur expérience pour prédire comment chaque fibre absorbe la couleur, ajustant température et durée pour obtenir la teinte souhaitée.
Processus de teinture et ingrédients
Pour Tamar Sujashvili, la teinture naturelle est non seulement essentielle, mais favorise aussi la durabilité et le respect du monde naturel. Elle utilise un large éventail de teintes : oignon, curcuma, henné… « C’est ce que nos ancêtres ont toujours fait », explique-t-elle. L’industrie lainière est vaste, mais il y a une grande valeur dans le retour aux méthodes anciennes. Utiliser ce que nous avons dans nos jardins réduit les émissions et permet de recréer les laines qui nous réchauffent depuis des siècles. Ces techniques traditionnelles possèdent une valeur durable et nous rappellent l’importance de préserver savoir-faire et connaissances anciennes, toujours aussi pertinents à l’ère de la production de masse.
Le tissage
Une fois le fil obtenu, il est prêt à devenir tissu ou pièce finie. C’est là que la précision technique rencontre l’instinct créatif, révélant l’incroyable adaptabilité de la laine. Le tissage, le tricot et le feutrage exigent chacun leur propre rythme et intuition, affinés par des années de pratique.
Le tissage entrelace fils de chaîne et fils de trame sur un métier à tisser pour créer un tissu. Le tisserand doit maintenir une tension régulière sur des centaines de fils tout en formant structures et motifs. Un simple ajustement, serrer un fil ou modifier la trame, peut transformer entièrement la texture. Entre des mains expertes, le métier à tisser devient une extension du rythme et du toucher du tisserand. Ce savoir-faire peut s’exercer aussi bien dans de grandes usines que dans de petits ateliers domestiques.
Becca Hutton, productrice de Harris Tweed, préfère les métiers anciens. Pourquoi ? Cela ne ralentit-il pas la production ? Pas du tout. Selon elle, ces machines ont été construites pour durer, et elles ont effectivement tenu leurs promesses.
« Il ne m’a jamais lâchée », dit-elle en donnant une tape affectueuse à son vieux métier.
Dans un monastère cistercien du XIIIᵉ siècle restauré près de Ségovie, ÁBBATTE produit des textiles tissés à la main à partir de fibres naturelles, dont la laine. L’atelier allie savoir-faire traditionnel et pratiques durables, utilisant des teintures végétales et des métiers manuels nécessitant très peu d’électricité.
Au Portugal, l’Atelier de Tissage de Minde, intégré au Centre des Arts et Métiers Roque Gameiro, préserve la production traditionnelle de la Manta de Minde, une couverture en laine. Trois jeunes tisserands y utilisent des métiers en bois manuels, travaillant exclusivement avec de la laine portugaise et des techniques transmises de génération en génération. Chaque étape — cardage, filage, montage des fils, tissage, ourlet — est réalisée à la main selon des méthodes traditionnelles garantissant densité et durabilité.
À la fois espace de production et centre d’interprétation, l’atelier fonctionne comme une école vivante, transmettant compétences et mémoire culturelle, reliant artisanat ancestral et design contemporain.
Atelier de Tecelagem
Le tricot
Le tricot, réalisé à la main ou avec de petites machines, fonctionne différemment : il transforme un fil continu en boucles qui donnent au tissu souplesse et légèreté. Les tricoteurs expérimentés lisent leurs mailles comme une partition, réagissant au poids et à la torsion du fil pour façonner texture et tombé. De petites variations de tension modifient le résultat, ce qui fait de la sensibilité et de l’expérience des qualités aussi importantes que la technique.
Sur l’île de Bornholm, au Danemark, nous avons rencontré Kokolores, dirigé par Timmi B. Kromann. Se décrivant comme une « maker », elle crée une grande variété de pièces tricotées. Lorsqu’elle a commencé à vendre ses créations en 2001, elle savait qu’elle avait besoin d’un objectif : face aux énormes volumes de déchets textiles, elle a choisi d’utiliser des tissus deadstock pour donner une nouvelle vie à des matériaux voués à être jetés.
Kokolores
Espace Tapisserie Aubusson SAS
Le feutrage
Le feutrage repose sur un autre principe : en utilisant humidité, chaleur et pression, les fibres s’assemblent pour former un matériau dense sans tissage ni couture. C’est l’une des techniques textiles les plus anciennes, entièrement guidée par le toucher. Le feutrier doit sentir le moment où les fibres sont suffisamment unies pour garder leur forme tout en restant souples.
L’un des lieux les plus renommés pour la tapisserie se trouve à Aubusson, dans la Creuse, en France. En 2009, la tapisserie d’Aubusson a été inscrite sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. À Espace Tapisserie Aubusson SAS, les professionnels hautement qualifiés Évelyne et Jean-Marie Dor restaurent des tapisseries, y compris pour l’État français. En plus de ce travail, ils animent des ateliers permettant de transmettre plus de trois décennies d’expérience à un public tant professionnel qu’amateur.
Le feutrage repose sur un autre principe : en utilisant humidité, chaleur et pression, les fibres s’assemblent pour former un matériau dense sans tissage ni couture. C’est l’une des techniques textiles les plus anciennes, entièrement guidée par le toucher. Le feutrier doit sentir le moment où les fibres sont suffisamment unies pour garder leur forme tout en restant souples.
En Géorgie, l’artiste Ia Gulisashvili privilégie le feutrage à l’eau. La liberté offerte par cette technique lui permet de créer des vêtements modernes tout en conservant la qualité caractéristique du feutre. Comme Timmi, elle défend des méthodes durables et utilise souvent des matériaux écologiques. Elle illustre une fois de plus la capacité de la laine à être un matériau profondément durable.
Les créations Ia Gulisashvili
Toutes ces étapes reposent sur des savoirs à la fois pratiques et corporels. Les artisans apprennent par répétition, développant un instinct pour la manière dont la laine réagit sous leurs mains. Les machines peuvent reproduire certaines étapes, mais les décisions subtiles qui déterminent la qualité, combien tordre, combien presser, quand arrêter, relèvent encore du jugement humain.
La laine comme savoir-faire durable
La laine parcourt un long chemin, composé d’étapes parfois visibles, parfois invisibles. Pourtant, une chose demeure : du cardage au tricot, travailler la laine est un art aussi ancien que durable. L’industrie lainière est un domaine où innovation et tradition se rencontrent. Ces méthodes éprouvées subsistent pour leur fiabilité, mais aussi parce que la laine est un matériau incroyablement polyvalent et efficace.
Nombre de ceux qui travaillent la laine soulignent l’importance de préserver les techniques anciennes. Becca Hutton ne serait pas la tisserande qu’elle est aujourd’hui si l’île de Harris n’avait pas mis en place des cours de tissage pour préserver le savoir-faire des tisserands utilisant les anciens métiers. L’éducation est essentielle pour garantir la transmission de ces compétences, anciennes et nouvelles, afin d’assurer la continuité des pratiques traditionnelles et l’émergence d’usages innovants.
Une ardente défenseuse de la transmission de la valeur écologique et culturelle de la laine est Lorna McCormack, artiste textile irlandaise hautement qualifiée. Elle apporte le voyage de la laine jusque dans les écoles, avec une mission : donner aux jeunes générations le pouvoir de considérer la laine comme un outil de créativité, de bien-être et de conscience climatique.
De l’autre côté de la mer d’Irlande, en Écosse, Marion Foster contribue également à préserver les traditions au College of Master Kilt Tailors. L’institution enseigne et conserve l’art traditionnel de la confection du kilt selon les standards stricts des tailleurs des régiments des Highlands, créant des vêtements robustes, élégants et fidèles au patrimoine écossais. En documentant et en transmettant ces méthodes authentiques, le Collège protège ce savoir-faire contre l’uniformisation liée à la production de masse.
Authenticité
Quant aux imitations, dans un monde saturé de produits dérivés, comment continuer à valoriser non seulement les compétences mais aussi les objets eux-mêmes ? En tant que consommateurs, il est essentiel de reconnaître le savoir et l’expertise contenus dans chaque pièce travaillée en laine, mais aussi d’être attentifs à l’authenticité. Le Harris Tweed, par exemple, rappelle avec force que le véritable artisanat porte à la fois héritage et innovation. Seul un tissu tissé dans les Hébrides extérieures, conformément au Harris Tweed Act de 1993, peut arborer la célèbre marque de l’Orbe, garantie d’origine, de savoir-faire et d’intégrité.
Cette loi garantit que chaque mètre de véritable Harris Tweed est tissé à la main par des habitants dans leur maison, avec de la laine vierge teinte et filée dans les Hébrides extérieures. Chaque fil porte ainsi l’histoire d’un paysage et de sa communauté : le vent, la mer, les mains qui actionnent les métiers. Grâce à un étiquetage strict, la Harris Tweed Authority protège non seulement un tissu, mais tout un mode de vie.
Soutenir cette authenticité contribue à préserver la continuité du savoir-faire, afin que les générations futures héritent du même niveau d’excellence, de créativité et de soin.
Pour cette raison, il est crucial de soutenir les ateliers et écoles, petits et grands, car tant de choses peuvent être apprises des méthodes anciennes. Et une fois ces compétences acquises, les possibilités offertes par la laine sont infinies.
Le sceau Orbe du Harris Tweed®.
Alors, la prochaine fois que vous enfilerez un pull, souvenez-vous que bien avant d’arriver dans votre garde-robe, la laine est passée entre de nombreuses mains expertes et à travers un savoir d’une richesse incomparable.