Dans l’édition papier du dictionnaire Larousse de 2011 (oui, cela existe encore, même si en posséder un est peut-être désormais un luxe réservé à quelques privilégiés !), le mot « luxe » est défini comme suit : « Caractère de ce qui est coûteux, raffiné et somptueux. »
Le « luxe » désigne également des objets, des produits ou des services qui répondent à des goûts recherchés et coûteux, plutôt qu’aux besoins ordinaires de la vie. Mais le Larousse propose aussi une autre définition : « Ce que l’on s’accorde à titre exceptionnel. »
C’est tout naturellement que nous nous sommes posé la question : ces définitions sont-elles encore suffisantes ? Que signifie réellement le luxe aujourd’hui ? L’artisanat lui-même peut-il être considéré comme une forme de luxe ? Le temps, la créativité humaine, la durabilité et la rareté intrinsèque des objets fabriqués à la main ne sont-ils pas, eux aussi, des expressions du luxe ? Pour explorer cette question, nous avons d’abord remonté le fil de l’histoire du mot « luxe », pour comprendre comment sa définition a évolué au fil des siècles et pourquoi cette notion reste si difficile à définir.
Nous avons ensuite posé la question à plusieurs artisans de la communauté Mad’in Europe afin de recueillir leur point de vue. Voici leur vision du luxe dans le monde d’aujourd’hui.
« Pour moi, le luxe n’est pas le clinquant ni l’accumulation de matières précieuses. Le véritable luxe, c’est un objet entièrement réalisé à la main, qui porte une histoire et un regard. » – Jane Bosshard Quillerat, Atelier Herbarium
Le temps et l’humain sont-ils un nouveau luxe ?
Prendre le temps qu’exige une seule pièce, sans chercher à comprimer ou à accélérer le processus, est un choix que peu de personnes peuvent encore se permettre aujourd’hui. Dans un monde où la vitesse est devenue la norme, consacrer du temps à une seule chose est devenu rare en soi, et c’est peut-être là que réside le véritable luxe. Ce temps se retrouve dans l’objet lui-même, non pas parce qu’il est parfait, mais parce que chaque étape a bénéficié de l’attention qu’elle méritait.
Pour celui ou celle qui le possède, cela transforme la relation à l’objet. Savoir qu’une pièce a demandé du temps, que quelqu’un s’y est entièrement consacré, lui confère une valeur qui va bien au-delà de son utilité. On ne possède alors plus simplement un objet ; on possède le temps que quelqu’un y a consacré, un temps qui n’aurait jamais pu être donné à une autre pièce.
« Je pense que pouvoir prendre le temps, au quotidien, pour les choses, les personnes, les animaux et tous les êtres vivants, se consacrer sereinement au monde qui nous entoure et aux tâches de la vie quotidienne, même les plus lentes, comme celles qui nécessitent un véritable travail artisanal, constitue une véritable richesse et est devenu un luxe aujourd’hui. Même si, au fond, c’est assez regrettable. Après tout, ne devrait-il pas être naturel de prendre le temps de vivre et de porter attention aux choses qui nous entourent ? » – Cosmomusivo
« Pour moi, le vrai luxe est un ressenti. Il n’a pas forcément besoin d’être cher ou extravagant. […] Ce peut être un bel objet artisanal que j’aime utiliser chaque jour, la tasse parfaite pour mon café du matin, savouré lentement plutôt qu’avalé. […] Mais peut-être que le plus grand luxe, c’est le temps : le temps de remarquer, de savourer, d’apprécier. […] Parfois, le vrai luxe n’est rien de plus que de lever les yeux et de voir un horizon dégagé. » – Timmi Kromann, Kokolores
– Made With Love Romania
La durabilité est-elle le luxe le plus modéré ?
Aujourd’hui, le shopping est souvent devenu une activité d’accumulation compulsive. Le philosophe Georges Bataille soutenait autrefois que le véritable luxe ne réside pas dans l’accumulation, mais dans une dépense consciente, dans le fait de donner du temps ou de l’attention au-delà de ce qui est strictement nécessaire. L’artisanat fonctionne de la même manière : il s’agit davantage d’une expérience que d’un simple achat. Un objet fabriqué de cette façon a tendance à être conservé plutôt que remplacé, réparé lorsqu’il se casse, transmis plutôt que jeté.
Ce qui lui permet de durer ne réside pas uniquement dans la matière. C’est aussi l’histoire qui lui est attachée, la personne qui l’a fabriqué, la place qu’il finit par occuper dans le quotidien de quelqu’un. Choisir de conserver quelque chose, de le réparer plutôt que de le remplacer par du neuf, est devenu discrètement un luxe que peu de personnes peuvent encore se permettre.
"Le luxe, ce n'est pas le prix, mais la manière de produire : être au contact du producteur et connaître la traçabilité de nos pièces."
"Le véritable luxe réside dans la valeur, le lien humain et les histoires que l'on raconte. Il ne s'agit pas simplement de rareté ou de prix, mais du sens, du savoir-faire et des histoires humaines que renferme un objet. […] Pour moi, le luxe, c'est créer quelque chose avec du temps, du savoir-faire et de l'intention, qui porte ces histoires plus loin, qui fait partie de la vie de quelqu'un et qui, peut-être, sera transmis à une autre génération."
Le luxe réside-t-il dans l’unicité ?
Certains artisans cherchent délibérément à ne jamais reproduire une pièce à l’identique, tandis que pour d’autres, cette variation naît naturellement du geste, de la matière ou de l’outil, qui ne se comporte jamais exactement de la même manière deux fois. Dans les deux cas, le résultat est le même : aucune pièce n’est jamais véritablement identique à une autre. C’est une autre forme de luxe : pouvoir posséder quelque chose que personne d’autre n’aura jamais exactement.
Cette forme de rareté découle de la nature même de l’artisanat. Elle n’est pas toujours le fruit d’un choix délibéré ; elle peut aussi être la conséquence du geste ou des décisions de l’artisan. Et peut-être est-ce là la forme la plus simple du luxe : savoir que l’objet que l’on possède porte une trace qui n’appartient qu’à lui.
» Je vois le luxe comme une forme d’attention. Il se trouve dans les heures que personne ne voit, dans les détails choisis avec intention et dans la présence de la main humaine dans le travail. Ce qui en résulte n’est jamais exactement identique deux fois, et c’est aussi ce qui fait sa valeur. » – Karina Huberman, Liz Huberman
» En ce qui concerne la question du luxe, je pense qu’aujourd’hui, le luxe n’est plus une question d’ostentation. Dans notre cas, le luxe réside dans le temps consacré à la création d’une pièce particulière et dans la touche humaine que l’artisan lui apporte. La pièce reflète sa personnalité, ses émotions et sa manière unique de s’exprimer, qu’il imprime sur l’objet fini, réalisé à la main. Tout cela confère à l’objet une valeur particulière, faisant de chaque pièce un objet unique et distinctif. «
– Daniel López-Obrero Carmona, Meryan
Peut-être que le luxe n’a jamais été une question de prix, ni de rareté. À travers toutes nos conversations, une idée revenait sans cesse : le luxe, c’est ce qui est donné, et non ce qui est acheté. Le temps d’un artisan. Son attention. Sa main. Des années d’apprentissage consacrées à créer quelque chose qui puisse durer. Dans un monde construit autour de la vitesse, de l’abondance et de la reproduction à l’identique, ces choses sont devenues rares. Et peut-être est-ce là que nous devrions chercher le sens du luxe aujourd’hui. Non pas dans ce que coûte un objet, mais dans ce qu’il demande à la personne qui le fabrique. C’est la définition du luxe à laquelle nous revenons chez Mad’in Europe : un luxe qui se vit chaque jour, dans des centaines d’ateliers à travers l’Europe.
« À l’heure de la fast fashion, de la production de masse et de l’intelligence artificielle, je pense que le véritable luxe est le savoir-faire humain. Le luxe, c’est avoir la capacité de créer de ses propres mains, mais aussi de savoir apprécier et s’offrir le travail de celles des autres. C’est choisir une pièce façonnée avec patience, passion et maîtrise, plutôt qu’un objet produit à des milliers d’exemplaires. C’est accepter de payer le juste prix pour des heures de travail, des années d’apprentissage et une créativité qui ne se reproduit pas à l’identique. Le véritable luxe, aujourd’hui, c’est de posséder quelque chose que tout le monde ne peut pas avoir, parce que tout le monde ne peut pas le créer. C’est redonner de la valeur au temps, à la main et à l’humain. » – Julie Preillon, MarcelinaWood