On raconte que Socrate, en se promenant dans un marché d’Athènes, s’arrêtait devant les étals et disait, à peu près : « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! » (1)
Deux mille cinq cents ans plus tard, on se promène toujours entre des vitrines et le mot « luxe » y est écrit partout. Pourtant, si on demande à dix personnes de le définir, on obtient dix réponses différentes et ce n’est pas qu’une impression. Des chercheurs qui étudient le sujet depuis des décennies arrivent au même constat : il n’existe aucun consensus académique sur ce qui définit vraiment le luxe, et chaque pays, chaque époque, semble avoir ses propres critères pour en juger. (2)(3)
Finalement, le luxe, qu’est-ce que c’est ?
Un mot qui vient de l'excès
Le mot vient de luxus qui désigne l’excès, la démesure, mais aussi la splendeur (4). C’est de la même racine que vient « luxure », l’un des sept péchés capitaux.
À l’origine, les deux mots n’étaient donc pas si éloignés : ils désignaient la même idée de dépassement, de quelque chose qui va au-delà de la mesure normale. Avec le temps, pourtant, leurs chemins se sont séparés. « Luxure » a gardé le sens le plus sombre du mot latin : l’excès jugé comme une faute. « Luxe », lui, a pris une direction plus favorable, glissant peu à peu vers l’élégance, le raffinement et la qualité.
Ce détail n’est pas qu’une curiosité de langue. Il montre que, dès le départ, le mot portait en lui deux visages : celui qu’on admire, et celui dont on se méfie. Le luxe n’a jamais été un mot neutre. Même aujourd’hui, on l’emploie rarement sans un petit jugement attaché, on dit « c’est du luxe » avec autant d’envie que de réserve. Cette ambivalence, héritée directement du latin, explique peut-être pourquoi le mot reste si difficile à cerner, et pourquoi il continue, des siècles plus tard, à faire débat.
Le luxe, est-ce ce qui coûte cher ?
C’est la première idée qui vient. Elle n’est pas absurde : à la fin du XIXᵉ siècle, l’économiste américain Thorstein Veblen a remarqué que certaines personnes achètent un objet précisément parce qu’il est cher (5). Ce qui compte, ce n’est pas l’objet, c’est que les autres voient qu’on peut se le permettre. Il a appelé cela la consommation ostentatoire (6). Dans ce cas, le prix ne mesure pas la valeur de l’objet : c’est un message adressé aux autres.
Mais le prix ne dit presque rien de ce qu’il y a dans l’objet. Il peut être élevé à cause de la matière, de la mode, du nom qu’on y a collé, ou des heures de travail qu’il a demandées. Deux objets vendus au même prix peuvent n’avoir rien en commun. Et à l’inverse, on peut avoir entre les mains un objet peu coûteux dans lequel quelqu’un a mis beaucoup de soin.
Il y a aussi un piège. Si le luxe se résume au prix, alors il suffit d’augmenter le prix pour que quelque chose devienne luxueux, et on ne se demande plus jamais ce qu’il y a derrière.
Le prix est un indice, jamais une définition.
Le luxe, est-ce ce qui ne sert à rien ?
C’est la piste que suit le philosophe André Comte-Sponville : le luxe, dit-il en substance, c’est jouir de l’inutile. (7)
Prenez une cuillère en argent : elle ne sert pas mieux qu’une cuillère ordinaire, mais elle apporte un plaisir en plus. Voltaire disait à peu près la même chose au XVIIIᵉ siècle, quand il défendait le superflu comme une chose « très nécessaire » (8). Georges Bataille, lui, aborde le luxe sous un autre angle : dans La Part maudite, il le pense comme une forme de dépense, c’est-à-dire comme l’utilisation d’un excédent au-delà de la stricte nécessité. (9)
Cette idée est séduisante, mais elle laisse une question ouverte. Une chaise faite à la main sert à s’asseoir, comme n’importe quelle autre. Pourtant, quand on la touche, on sent qu’elle est différente. Ce qu’elle a de plus n’est pas une fonction en plus : c’est quelque chose qu’on y a mis. Le temps de quelqu’un, une attention, un choix.
Si le luxe, c’est ce qui dépasse le nécessaire, alors ce qui dépasse n’est peut-être pas l’objet lui-même, mais ce qu’il contient.
Une cuillère en argent n’est pas un luxe parce qu’elle est inutile, mais parce que quelqu’un a pensé que cet objet du quotidien méritait mieux qu’un simple usage.
Le luxe, est-ce ce qui est rare ?
C’est sans doute la réponse la plus solide, mais elle a une particularité : elle change avec les époques. Prenons la pourpre, ce rouge profond que les Romains portaient. Pour en obtenir un peu, il fallait récolter des milliers de coquillages (12). Elle était si précieuse que, pendant la guerre contre Carthage, une loi a limité les vêtements pourpres que les femmes pouvaient porter (10)(11). Une fois la guerre gagnée, les Romaines ont obtenu l’abolition de cette loi. Aujourd’hui, personne ne voit plus la couleur rouge comme un luxe.
On pourrait citer d’autres exemples. Le poivre et le sucre, qui remplissent aujourd’hui nos placards, ont longtemps été des produits de grande valeur, parce qu’ils venaient de loin et qu’ils étaient difficiles à obtenir (10). Ce qui est rare à une époque devient banal à une autre, dès que les moyens de production ou de transport changent.
La bonne question est donc : qu’est-ce qui est rare aujourd’hui ?
Presque tout se fabrique vite, en grande quantité, à l’identique. Ce qui devient rare, ce sont les choses qu’on ne peut pas accélérer : le temps qu’il faut pour maîtriser un geste, les heures passées sur une seule pièce, l’attention portée à chaque étape.
Et il y a deux façons d’être rare. On peut décider de limiter volontairement une production. Ou bien la rareté vient de la nature même du travail, parce que faire à la main prend du temps et qu’aucune pièce ne ressemble tout à fait à la précédente.
Ce que ces trois questions ont en commun
Le prix, l’inutile, le rare : aucune de ces réponses ne suffit seule. Mais elles pointent toutes vers la même direction. Ce que le mot « luxe » désigne, à travers les siècles, est presque toujours lié à ce qu’on ne peut pas obtenir facilement : du temps, du savoir, de l’attention.
Le prix dit ce que les autres peuvent voir. L’inutile dit ce qui dépasse le besoin. Le rare dit ce qu’on ne trouve pas partout. Mais derrière ces trois idées, il y a une même réalité : quelqu’un a pris le temps de faire quelque chose, et ce temps ne se retrouve pas ailleurs.
C’est ce que l’artisanat garde vivant. Un objet fait à la main porte les heures qu’on lui a consacrées, un savoir qui s’apprend longtemps et souvent quelque chose qui ne se reproduira pas exactement. Cela ne veut pas dire qu’il est parfait, ni que tout ce qui est fait à la main relève du luxe.
Cela veut dire qu’il contient ce que le mot a toujours cherché à nommer. Alors, peut-être que la définition la plus juste est aussi la plus simple : le luxe, c’est ce à quoi quelqu’un a donné du temps. Et la prochaine fois qu’on tiendra un objet dans les mains, on pourra se poser la question qui compte vraiment : combien de temps, et combien d’attention, y a-t-il là-dedans ?
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- Diogenes Laërtius, via Wikiquote
- Kapferer, J.-N., & Michaut, A. (2016). Cité dans : Pursuing the concept of luxury: A cross-country comparison and segmentation of luxury buyers’ perception of luxury.
- von Wallpach, S., Hemetsberger (2023). Who creates luxury? Unveiling the essence of luxury creation through three perspectives: A scoping review. Qualitative Market Research.
- La Jaune et la Rouge (2025). Étymologie : à propos du luxe et de ses paradoxes.
- Veblen, Thorstein (1899). The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions.
- Institut numérique (2013). III. Le luxe comme production d’images et de représentations.
- Dictionnaire de textes philosophiques. Luxe.
- Wikipedia. Le Mondain.
- Liucci-Goutnikov, N. (2011, June). Le luxe, la part maudite et la plus-value. Institut Français de la Mode
- Wikipédia (2025). Lex Oppia
- Nunc est bibendum (2025). Lois somptuaires : Dura lex, sed… flexibilis.
- Metropolitan Museum of Art. Tyrian Purple. Chroma: Ancient Sculpture in Color.
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