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Virgil Declercq : Qui fait vivre le patrimoine ?

Virgil Declercq - Who keeps heritage alive?

Catégorie

Articles

Date de parution

31 août 2026

Virgil Declercq : Qui fait vivre le patrimoine ?

Entre mémoire et transmission : pourquoi les métiers de l’artisanat sont indispensables au patrimoine européen

Lorsque l’on parle de patrimoine, on pense d’abord aux œuvres d’art, aux monuments, aux châteaux ou aux centres historiques. Plus rarement aux savoir-faire sans lesquels ces lieux ne pourraient être entretenus, restaurés et transmis. Pourtant, patrimoine bâti et métiers d’art sont indissociables et affrontent des menaces communes : négligence, abandon, démolition, disparition des compétences et manque de prise de conscience collective.

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, nous avons rencontré Virgil Declercq, récemment diplômé en architecture et poursuivant actuellement des études de droit. Fondateur de la Communauté Historia, administrateur de l’Union des Artisans du Patrimoine (UAP) et auteur du livre HÉRITAGE, il défend une vision du patrimoine qui ne se limite pas à la conservation du passé. Avec lui, nous avons parlé de territoire, de matériaux locaux, du rôle essentiel des artisans et de la place que les nouvelles générations peuvent prendre dans cette transmission.

Le patrimoine, une passion de jeune ?

Vous vous êtes engagé très tôt dans la défense du patrimoine. D’où vient cet intérêt ?
stage de INTBAU en Pologne durant un workshop sur l'architecture vernaculaire
Stage INTBAU en Pologne lors d'un atelier sur l'architecture vernaculaire

Depuis mon adolescence, je suis attiré par le patrimoine, mais pas uniquement par sa dimension historique. Je me suis très vite intéressé à sa matérialité, aux métiers qui le font vivre et à la manière dont les savoir-faire se transmettent. Les rencontres avec des artisans m’ont fait comprendre que derrière le patrimoine se trouvent aussi des enjeux sociaux, éthiques et économiques, ainsi qu’une réflexion sur les matériaux locaux.

J’ai commencé mes études d’architecture à Liège, puis j’ai changé plusieurs fois de faculté parce que je souhaitais élargir mon regard et aller plus loin. J’ai également suivi des formations en Pologne et en Espagne, afin de rencontrer d’autres professionnels et de découvrir différentes conceptions du patrimoine. Je ne voulais pas le considérer comme quelque chose que l’on place sous vitrine ou que l’on enferme dans un musée, mais comme une réalité vivante, liée au territoire et porteuse d’une dimension européenne.

Les étudiants en architecture peuvent achever leur formation sans avoir rencontré un artisan dans le cadre de leurs cours.

Repenser le territoire

HÉRITAGE retrace en partie mes premières années d’études en architecture et les questionnements qui les ont accompagnées. J’y interroge la manière dont nous regardons le territoire, mais aussi certaines idéologies et certains stéréotypes qui continuent d’influencer l’enseignement de l’architecture.

Je critique notamment la place encore très importante accordée au modernisme et à l’idée de la table rase, sans que ces références soient toujours placées dans leur contexte. On ne parle jamais de vernaculaire . Les étudiants en architecture peuvent achever leur formation sans avoir rencontré un artisan dans le cadre de leurs cours. Ils apprennent rarement auprès de celles et ceux qui connaissent concrètement les matériaux, les techniques traditionnelles et leur lien avec le territoire. 

L’architecture est ainsi devenue largement déconnectée des réalités locales, de leurs métiers et de leurs modes de transmission. Pourtant, les choix architecturaux ne sont jamais neutres : décider de conserver ou de démolir, de faire appel à des ressources locales ou à des matériaux importés, de travailler avec des artisans ou de recourir systématiquement à la sous-traitance produit des conséquences sociales, économiques et environnementales. En ce sens, l’architecture est profondément politique. Prendre conscience de cette dimension permet de mieux comprendre la responsabilité de l’architecte et le rôle qu’il devrait exercer dans la société.

Le kiosque de Fosses-la-Ville : défendre un patrimoine populaire

Parmi les exemples de patrimoine menacé que vous présentez, lequel vous a le plus marqué ?

Le kiosque de Fosses-la-Ville, parce qu’il ne s’agit ni d’un château ni d’une grande église, mais d’un patrimoine populaire. Ce kiosque participait à la vie du Carnaval de la Lætare, le grand rendez-vous folklorique de la ville. Les habitants s’y réunissaient, les enfants y montaient et le rondeau final se déroulait autour de lui. Il occupait une véritable fonction sociale au cœur de la ville.

Lorsqu’il a été menacé de démolition dans le cadre du réaménagement du centre, j’ai estimé que nous ne pouvions pas rester sans agir. J’ai pris contact avec des riverains et nous avons saisi le Conseil d’État. Cette mobilisation a permis de remettre en cause les décisions prises et de défendre la sauvegarde du kiosque.

Cette histoire illustre un problème plus large : le patrimoine du quotidien est parfois considéré comme secondaire, alors même qu’il porte la mémoire collective et qu’il constitue un lieu de rencontre pour la population.

Derrière chaque bâtiment, un ensemble de métiers

Si vous deviez mettre en avant un seul métier ou savoir-faire du patrimoine, lequel choisiriez-vous ?

Aucun, parce qu’il ne devrait pas y avoir de choix à faire. Tous ces métiers forment un ensemble. Lorsque l’on entre dans une église ou dans un bâtiment ancien, il ne faut pas seulement regarder sa fonction ou son apparence. Il faut essayer de comprendre comment il a été construit, comment il a évolué et ce qu’il transmet encore aujourd’hui.

On découvre alors les matériaux locaux, les artisans, l’économie du territoire et la dimension sociale du bâtiment. Une église, par exemple, n’est pas uniquement un édifice religieux. Elle peut aussi être considérée comme une maison commune, façonnée par les métiers et les ressources de toute une communauté.

Manoir thermal de Chaudfontaine

Aujourd’hui, beaucoup de projets reposent sur la sous-traitance et sur des matériaux importés de très loin. Dans le même temps, des carrières ferment et certains savoir-faire deviennent extrêmement difficiles à trouver. Nous isolons parfois des bâtiments anciens avec des matériaux issus du pétrole, sans tenir compte de leur fonctionnement initial. Le constat est européen. Il faut donc sensibiliser davantage les architectes et les responsables politiques à leur responsabilité dans le maintien des métiers et des filières locales.

« Les artisans sont l’avenir de l’Europe »

Qu’avez-vous appris au contact des artisans du patrimoine ?

Je pense que les artisans représentent une partie de l’avenir de l’Europe. Dans un contexte marqué par l’intelligence artificielle, les crises environnementales et la raréfaction des ressources, les métiers manuels et techniques vont devenir encore plus essentiels. Nous devons restaurer davantage les bâtiments existants, économiser les matières et réapprendre à travailler avec les ressources disponibles localement.

Mais cela suppose une véritable politique de formation et une meilleure reconnaissance de ces métiers. Depuis vingt ans, les artisans entendent parler d’une simplification de leur accès aux marchés publics et d’une commande plus responsable, mais les avancées restent insuffisantes. Ils ont besoin de mesures concrètes, notamment d’une présence beaucoup plus forte de leurs métiers dans l’enseignement secondaire, technique et professionnel.

La maison des artisans est en train de brûler. Il ne suffit plus d’en parler : il faut agir.

La maison des artisans est en train de brûler. Il ne suffit plus d’en parler : il faut agir.

Les jeunes redécouvrent-ils réellement l’artisanat ?

Votre génération semble manifester un nouvel intérêt pour le travail manuel, le temps long et la transmission. Partagez-vous ce constat ?
Interview réalisée devant le château d'Ekeren avant sa démolition.

Pas encore véritablement. La jeunesse peut être attirée par l’image de l’artisanat ou de l’architecture traditionnelle, mais elle n’a pas toujours accès à ce qu’ils représentent réellement. Le patrimoine peut alors être réduit à une vision nostalgique du passé, alors qu’il devrait nous aider à répondre aux enjeux du présent.

Je me retrouve à cet égard dans la pensée de Bruno Latour, qui remet en question l’opposition entre modernité et tradition. Rompre avec les savoir-faire, les matériaux locaux et les liens qui nous rattachent à un territoire n’est pas nécessairement un progrès. À l’inverse, préserver et transmettre ne signifie pas se réfugier dans le passé : cela peut nous permettre de répondre très concrètement aux défis sociaux, économiques et environnementaux d’aujourd’hui.

Le problème vient en grande partie de la formation. De jeunes architectes peuvent terminer leurs études sans avoir rencontré un artisan, visité un chantier de restauration ou travaillé directement avec la matière. Ils ne découvrent donc ni la dimension sociale de ces métiers, ni leur logique économique, ni leur rapport au territoire.

Il faut permettre aux jeunes d’expérimenter, de mettre la main à la pâte et de rencontrer celles et ceux qui possèdent ces connaissances. Sans cela, ils risquent de ne retenir qu’une image, alors que l’essentiel se trouve dans la pratique, la matière et la transmission.

Sauver le patrimoine, c’est défendre le présent

Comment faire comprendre aux jeunes que le patrimoine ne se résume pas à quelques vieilles pierres ?

Il faut parler de réalités concrètes : d’économie locale, d’emplois, de tourisme, de matériaux et de transmission. Investir dans le patrimoine fait travailler des artisans, des entreprises, des hôtels, des cafés et tout un territoire. Sa sauvegarde ne concerne donc pas seulement le passé. Elle produit des effets directs sur notre vie présente et sur notre capacité à construire l’avenir.

L’Europe a perdu une partie de son indépendance industrielle et énergétique. Sa culture, ses territoires et ses savoir-faire restent parmi ses ressources les plus précieuses. Leur protection doit passer par une véritable politique européenne du territoire et de la formation.

Ma vision peut être considérée comme conservatrice, mais elle n’est pas nostalgique : elle défend le présent. Elle cherche à protéger ce qui reste et celles et ceux qui le font encore vivre. Avant de vouloir sauver les feuilles de l’arbre, il faut commencer par en préserver les racines.

Virgile Declercq - Qui fait vivre le patrimoine ?
Conférence INTBAU lors de l'école d'été de la Table Ronde de l'Architecture à Bruges.

Bruno Latour, (1947 – 2022), français, sociologue, anthropologue, théologien et philosophe des sciences français.

Regina Garcia Nuñez

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